Ce travail porte sur la Plaine Pasteur, ou plutôt sur «le champ» comme l’appellent les habitants, un vaste terrain recouvert d’une pelouse, équipé de quelques cages de foot et seulement traversé par un chemin oblique. Ce lieu, ouvert à tous les vents et dénué d’ombre, est situé au coeur du quartier Europe de Colmar, vaste ZUP bâtie dans les années 60 (elle comptait déjà 12 000 personnes en 1969), dont l’urbanisme et l’architecture tranchent radicalement avec le pittoresque centre ville qui attire les touristes du monde entier. Avec ses aménagements minimalistes, la plaine est ouverte à tous les possibles.
Elle sera bientôt transformée en parc, mais déjà se pose la question : un parc pour qui ? Pour les habitants du quartier, ou pour tous les colmariens ? Ici, ce n’est pas ailleurs. Le quartier est un archipel. Une géographie sophistiquée l’ordonne. A chaque rue franchie, un nouveau sous-ensemble.
Le champ est le lieu de rencontre, le lieu de croisement. On le longe pour aller au centre commercial, au marché, à l’hôpital ou à la Mosquée. A la terrasse de la boulangerie Ange, on s’arrête pour un café. Il faut s’armer de patience le samedi matin. A deux kilomètres à l’ouest, on arrive dans les vignes. A deux kilomètres à l’est, la voie ferrée, qui marque une frontière nette avec le centre. Là-bas, c’est «chez les bourges», disent les habitants d’Europe.
Ici, c’est autre chose. On me raconte le quartier comme un cocon, un chez soi, qui accueille toutes les communautés depuis sa création et démontre combien l’histoire de l’immigration française est aussi celle des petites villes.
La plaine est un lieu d’observation inattendu des tremblements du monde. Chaque soir, j’y rencontre des jeunes Afghans qui jouent au cricket avec passion, et des Soudanais passionnés de dominos. Exilés par la géopolitique et les guerres, ces nouveaux arrivants partagent un destin similaire, qui les a conduits en Alsace au gré des hasards de l’administration, des politiques d’accueil et de l’implantation des centres de demande d’asile. J’y ai rencontré des Marocains et des Tunisiens, arrivés au début des années 70, qui se retrouvent plusieurs fois par jour à la mosquée qui borde le champ. Leurs enfants ont grandi et sont partis. Eux racontent une vie de labeur, souvent chez le même employeur, souvent dans l’industrie, qui a connu ici un meilleur sort que dans le Nord. La communauté s’est mobilisée pour agrandir la mosquée, déjà la plus grande du département, mais encore trop exigüe pour accueillir tous les fidèles le jour de l’Aïd. Alors, les tapis sont installés sur le champ à 6 heures du matin.
Paisible en journée, la plaine s’anime au cours de l’après-midi. Elle vibre des jeux, des matchs de foot, des entraînements de base-ball et des parties de cricket. Elle est le lieu des retrouvailles, des rituels quotidiens, des bancs où l’on converse et des barrières que l’on enjambe. Tous se questionnent sur le devenir de la plaine. Sera-t-il encore possible de se retrouver pour y jouer ?
J’ai rencontré des familles turques, des mères et leurs filles, des amies. J’ai rencontré un coach de baseball cubain, qui réunit des jeunes originaires des quatre coins du monde réunis par une passion vivace. J’ai rencontré des gens du voyage, des Bosniaques et des Albanais, qui ne se verraient nulle part ailleurs en France. J’ai vu la démolition des tours Vienne-Belgrade, et Lucas sur son scooter. J’ai entendu des histoires, tragiques et touchantes. Les habitants d’Europe ont bien souvent des existences empêchées, marquées par la douleur et la peine.
Devenu moi-même une présence familière sur le champ, j’ai ressenti le plaisir des retrouvailles, chaque soir, avec leurs visages familiers. La première matinée que je passais sur la plaine, j’ai vu Souhila s’allonger dans l’herbe, retirer ses sandales, dévoiler son ventre et sourire. Quelques minutes plus tôt, lorsque je lui exposais mon projet de photographier la plaine, elle me demandait : «Est-ce que vous êtes un ange ?»
Les photographies ont été produites au cours de cinq séjours entre juin
et octobre 2025. Ce travail a été réalisé dans le cadre de la commande “Quartiers de Demain” portée par le GIP EPAU.






































